La véritable histoire de saint Antoine de Padoue

Publié le : 15 septembre 202219 mins de lecture

En 1219, en pleine période des croisades, au milieu des massacres et des brutalités des deux côtés, le sultan Elkamil fait une proposition de paix inattendue à l’Occident : céder Jérusalem et les lieux saints aux chrétiens à condition qu’ils n’en fassent pas un État antagoniste de l’Islam, mais une oasis de paix sacrée pour les deux religions, ce qui garantirait la cessation des incendies et la libre reprise des pèlerinages des deux côtés.

Un nom : Francesco

Le célèbre saint était en effet venu en mission en Égypte avec l’intention délibérée de convertir les musulmans au christianisme ou de mourir en martyr et, dans cet esprit, il avait proposé au sultan de le soumettre lui aussi à l’épreuve du feu. Elkamil, au contraire, avait trouvé le saint intelligent et stimulant et avait commencé ce chemin d’entente avec l’Occident qui culminerait dans l’alliance avec Frédéric II… mais il n’avait aucune intention de se convertir au christianisme et encore moins de martyriser François, qui fut renvoyé chez lui plein de cadeaux.

Cet épisode et en général le voyage « parmi les infidèles » devait mûrir définitivement la crise du saint d’Assise, en équilibre depuis des années entre la vie contemplative et l’engagement dans l’Église : revenu en Italie, la légende veut Venise, parce qu’une tempête l’avait fait atterrir en Dalmatie et il en profite immédiatement pour fonder le couvent de Saint François du Désert, le saint reçoit l’annonce de la proposition du Sultan de faire de Jérusalem une ville ouverte aux pèlerins des trois religions, mettant fin à toute guerre. Les frères sont enthousiastes et considèrent François comme l’auteur de la paix, mais il est profondément déçu lorsqu’il apprend que le Sultan n’a pas accepté de se convertir au christianisme et qu’il est totalement indifférent aux arguments des autres, à tel point qu’il décide de quitter la direction de l’ordre et sa place au sein de la communauté franciscaine pour se retirer au Mont Verna, jusqu’à la fin de ses jours.

C’est à ce moment-là qu’un jeune prêtre de Lisbonne, récemment ordonné à Coimbra, entre dans l’ordre franciscain : il s’appelle Fernando de Bouillon, il est né le 15 août 1195 et sa mère l’a toujours considéré comme un protégé spécial de la Vierge. Entré au couvent à l’âge de 12 ans, il avait éprouvé le besoin de quitter Lisbonne pour entrer chez les Augustins de Sainte-Croix à Coimbra. Il voulait maintenant renoncer aussi à ses études, pour suivre le Christ dans la pauvreté, abandonnant sa ville natale et le même nom de Ferdinand pour choisir Antoine, en l’honneur de l’abbé auquel fut donné le nom de l’ermitage franciscain de Saint-Antoine des Oliviers, où il avait rencontré le nouvel ordre.

Les plus informés murmurent que sa vocation a mûri en janvier 1220 lors des funérailles des « protomartyrs franciscains », ainsi le peuple avait appelé les frères de l’ermitage, martyrisés au Maroc malgré la permission du Sultan de prêcher, beaucoup disent que si François n’avait pas abandonné les siens pour aller en Syrie l’incident ne serait pas arrivé.

Inutile de dire que la seule nouvelle certaine est le choix du nom Antonio d’Olivares et une tentative malheureuse de mission ratée… à cause du mal de mer !

Depuis le port de Ksar-el-Kebir : Fernando-Antonio, accompagné et soutenu par son confrère Pierre de Lisbonne, demande à être embarqué sur une caravelle en partance pour l’Espagne. Contre toute attente, le jeune moine fut traité avec tous les égards par le capitaine, mais le voyage fut malheureux et à l’infirmité succéda le naufrage : ils arrivèrent sur les côtes de Sicile complètement en fleurs : c’était fin avril, presque mai ! Les voyages de l’époque avaient de ces inconnus. Un laïc franciscain nommé Jean, ancien soldat de Frédéric II, a convaincu ses frères que Dieu lui-même les avait conduits en Italie, afin qu’ils puissent participer au chapitre de la Pentecôte, à la Portiuncula. Les missionnaires manqués se sont donc mis en route pour ce qui est entré dans l’histoire comme le « chapitre des nattes » car les participants étaient si nombreux, qu’il n’était pas possible de les loger tous, mais des nattes étaient placées à l’extérieur pour les faire se reposer ! Bien sûr, personne ne sait si les deux saints se sont rencontrés dans ce lieu ; la tradition place dans ce lieu la première apparition de la Vierge Marie avec l’Enfant Jésus, auquel le saint était particulièrement dévoué ; ce qui est certain, c’est qu’il a rencontré le Père Graziano, le provincial de Montepaolo en Romagne, qui lui a proposé de le suivre. À Forlì, Antonio fut ermite pendant un certain temps, gardant le silence sur sa vocation de prêtre et demandant à être affecté aux services les plus humbles. Au printemps 1222, cependant, entendant les frères discuter de l’hérésie cathare, il intervient presque sans s’en rendre compte. C’était son premier sermon, qui a connu un énorme succès : non seulement en quelques années il avait très bien appris tous les dialectes locaux, mais il était capable de citer toute la Bible par cœur… ce qui pour un pauvre ordre est un grand réconfort ! Dès lors, il commence sa carrière de prédicateur itinérant, qui le conduit à Rimini, où il convertit Bonillo avec le fameux miracle de la mule.

Rimini est aussi le lieu du célèbre « miracle » du sermon aux poissons, raconté de façon étonnante et imaginative par les Fioretti : négligé par le peuple, Antoine commença à prêcher au bord de la mer et les poissons affluèrent en grand nombre et sortirent la tête de l’eau pour écouter… inutile de dire que tous ceux qui méprisaient le énième sermon itinérant furent au contraire attirés par l’étrange phénomène et, dit le narrateur des Fioretti, furent prêts à se convertir.

Le « miracle » des animaux

La capacité à se faire comprendre des animaux est désormais une vertu reconnue par l’homme qui vit en communion avec la nature, qu’il soit chaman, saint ou sorcier médiéval. Les études sur le paranormal et les théories du yoga ont illustré l’affinité substantielle qui lie tous les êtres vivants entre eux et ont éclairé d’un jour nouveau les prétendus miracles du Moyen Âge.

Végétariens, non-violents, libres de tout conditionnement culturel, les ermites entraient facilement en contact avec les gens, les animaux et souvent d’autres éléments : il est célèbre l’épisode dans lequel les prières combinées de Saint François et Saint Dominique ont obtenu la pluie sur une Bologne assoiffée dans laquelle les puits s’étaient même asséchés.

Antonio d’Olivares, cependant, pratique ces vertus d’une manière totalement nouvelle : à la différence de l’ermite médiéval et de François d’Assise lui-même, il n’a pas besoin de se retirer physiquement du monde pour entrer en contact avec Dieu ; sa cellule au sein du monastère lui garantit une intimité suffisante et, après une nuit passée en contemplation, il retourne encore plus serein que d’habitude à ses engagements au sein de la communauté.

La même pauvreté, souffrance et vertu caractéristique de l’ordre, réalisée avec beaucoup d’efforts par le fondateur, est vécue par Antoine non plus comme une fin en soi, mais comme un instrument d’aide aux indigents, pour lesquels est institué le fameux « pain de saint Antoine ». La communauté des fidèles, mais aussi le monde plus vaste des pécheurs, ne sont pas pour le saint un obstacle à la vie mystique, mais au contraire sa réalisation la plus naturelle.

Il se distingua comme prédicateur itinérant en Italie et en France, avec une excellente préparation théologique qui lui permettait d’expliquer aux humbles les dogmes les plus audacieux de l’Écriture, sans jamais le moindre soupçon d’hérésie.

C’est dans un couvent provençal ou en Espagne cathare qu’arrive la lettre autographe de François dans laquelle Antoine est nommé évêque et autorisé à prêcher la théologie. Le soir du 3 octobre 1226, alors qu’il prêche à Arles, l’image de saint François apparaît clairement à plusieurs auditeurs. On saura plus tard qu’à ce moment précis, le saint est décédé.

Il y a ensuite un épisode, manifestement légendaire, raconté avec les mêmes mots dans un petit village de France et à Arezzo : un mari accuse sa femme d’être l’amant d’Antonio, (c’était d’ailleurs un beau jeune homme) la bat et lui arrache les cheveux, le fils court appeler le frère, qui fait la paix entre le couple et invite la femme à ramasser les cheveux arrachés et à les apporter le lendemain à l’église, où, après une prière collective, il les rattache aux racines.

En 1227, il est élu Père Provincial d’Emilie et de Lombardie ; à cette époque, si l’on accorde foi à la « vie » de Salvagnini, écrite en 1887, se pose la question embarrassante des « procès ».

Le père de saint Antoine fut jugé deux fois : la première fois alors que son fils était à Milan, accusé de mauvaise gestion des deniers publics (un procès « mains propres » au XIIe siècle !) ; la seconde fois, alors qu’il était déjà à Padoue (1227-1229), soupçonné même d’avoir tué un homme, effectivement retrouvé enterré dans son jardin. Les deux fois, le saint a personnellement défendu son père, la deuxième fois obtenant même, fait exceptionnel pour l’époque, l’exhumation du cadavre. Saint Antoine avait en effet accompli des études qui faisaient de lui un expert en jurisprudence, à tel point qu’il obtint à Padoue des lois spéciales pour la protection des débiteurs insolvables. Inutile de dire que la légende s’est emparée des épisodes, affirmant que le voyage s’est fait en vol et que le cadavre n’a pas été exhumé, mais même ressuscité juste le temps de blanchir le nom de son père… ce qui, soit dit en passant, aurait été cruel !

En 1229, en tout cas, Antoine établit son siège à Padoue, qui devient célèbre pour sa présence, bientôt légendaire. C’est là qu’il verra l’Enfant Jésus et c’est là qu’il mourra, en 1231, aujourd’hui célèbre sous le nom de « Saint Antoine de Padoue ».

Le premier témoin de l’apparition fut l’insoupçonnable comte de Camposampiero, nommé Tiso, qui hébergea le Saint pendant un certain temps ; un jour, alors qu’il revenait de la chasse, il surprit Antoine en conversation sacrée avec un enfant apparemment en chair et en os. Lorsqu’Antoine se rendit compte qu’il était observé, l’enfant disparut et il fut saisi d’un profond trouble, au point qu’il fit promettre au comte de ne rien révéler à personne.

Pour lui faire plaisir, le seigneur de Camposampiero fit construire pour Antoine une petite cellule sur un noyer, où le frère pouvait vivre dans un isolement absolu.

C’est à ce moment que se déroule la dernière légende : le 13 juin, sachant qu’il était sur le point de mourir, il demanda à être transporté à l’église Santa Maria Mater Domini de Padoue, mais pendant le voyage son état empira et les frères, le voyant inconscient, décidèrent sans le consulter de rentrer. Dans le brouillard de la chaleur estivale, Antonio a vu une femme en pleurs, qui tenait dans ses bras un enfant complètement nu, abandonné comme s’il était mort. Interrogée prudemment par Antonio, elle dit qu’elle s’est enfuie, car des méchants la poursuivaient pour tuer l’enfant ; il propose de l’aider et prend doucement l’enfant dans ses bras, qui se réveille et lui sourit. La femme lève enfin la tête et sourit : Antoine reconnaît la Vierge Marie. La tradition veut qu’Antoine soit alors revenu jeune et en bonne santé et qu’il soit mort en chantant un hymne marial. Il avait une splendide voix de ténor.

Une étape importante de la mystique médiévale

Jusqu’à saint François, en effet, la méditation des mystiques se concentrait sur le mystère de la Passion, concrétisé par la figure de Jésus crucifié. Un spécialiste moderne ne pourrait plus prétendre que saint François « avait » les stigmates sacrés, mais plutôt que, par une méditation constante, il a d’abord visualisé, puis même intériorisé et reproduit le phénomène.

Au début du Moyen Âge, le seul élément significatif de la vie du Christ était la Passion, vécue de manière très dramatique pendant la Semaine Sainte, au cours de laquelle il y avait même des morts dues aux « mystères » récités avec une conviction excessive et « Jésus » crucifié avec sérieux.

Après l’an mille, l’intérêt pour l’ensemble de sa vie et même pour le mystère de l’Incarnation atteint son point culminant : en 1219, saint François propose de célébrer aussi Noël, et pas seulement Pâques, avec la représentation d’un mystère et organise, dans la forêt de Greccio, la première crèche vivante.

Pour ceux d’entre nous qui ne récitent plus le chemin de croix, mais qui ont sans doute quelque part les statuettes d’une crèche familiale, il est difficile de comprendre la portée révolutionnaire de cette proposition, mais il s’agit véritablement d’un tournant : non plus la mort dramatique du Christ, mais sa naissance comme élément significatif de la vie religieuse.

Visualisant, ou plutôt matérialisant par sa foi le petit corps de l’enfant Jésus, saint Antoine concrétise cette proposition. En caressant l’Enfant Jésus, il attire l’attention de tous les enfants et fait du christianisme une religion pour la vie au sens plein du terme.

Certes, l’Église s’est toujours prononcée contre l’avortement ou l’abandon des bébés, mais la mystique du saint donne à ces positions une nouvelle connotation affective : nous devons accueillir les enfants non pas parce que c’est un péché de les rejeter, mais précisément parce qu’ils sont eux-mêmes la reproduction continue et vivante de cet antique mystère appelé incarnation, qui, comme tous les dogmes, est impossible à comprendre en profondeur et doit donc être vécu. Si l’Évangile nous ordonne d’accueillir les enfants au nom de Dieu, les apparitions de la sainte colorent ce devoir d’un accomplissement affectif : puisque le Christ se reflète dans chaque enfant, toute mère qui nourrit et soigne son enfant participe un peu à la béatitude de la Vierge et même plus : ceux qui ne peuvent pas engendrer dans la chair peuvent également partager la joie de l’Incarnation en tenant dans leurs bras un nouveau-né, symbole vivant du Christ.

À une époque d’explosion démographique due à l’adoucissement du climat et à l’amélioration de l’agriculture, où l’Église officielle ne trouve d’autre solution que d’envoyer les forces excédentaires en Terre Sainte se faire massacrer par les Turcs, la position de saint Antoine de Padoue est à la fois révolutionnaire et apaisée : alors que la pauvreté des franciscains est une dénonciation ouverte, plus ou moins consciente, de la richesse du clergé, l’image de l’Enfant se répand sans coup férir, innocente et rassurante, dans le monde catholique.

À partir de Saint Antoine, les Franciscains ne sont plus ces originaux qui vivent dans la pauvreté à un pas de l’hérésie, mais une structure irremplaçable et bien organisée pour assister les indigents.

Vénéré par les croyants et les confrères depuis son vivant, il commença dès sa mort à accomplir des miracles, notamment en tant que thaumaturge, à tel point que Grégoire IX le canonisa déjà en 1232 !

Bien sûr, les légendes n’ont pas tardé à fleurir et une tradition le met en contact direct avec saint François qui, se retirant sur le mont Verna, aurait donné des instructions précises pour que le jeune disciple étudie la théologie et soit ainsi prêt à affronter un monde fait de pauvres à convertir, mais aussi de disputes théologiques et de rivalités internes. Malheureusement, l’historiographie médiévale est beaucoup plus approximative que celle d’aujourd’hui, surtout en ce qui concerne la vie des saints, de sorte que l’on ne sait rien ou presque des relations précises entre les deux.

Une retraite mystique et mythique

D’après ce que nous savons de François, il est très étrange que, en crise et malade, se retirant du monde et abandonnant même la direction de son propre ordre, il ait jugé opportun de faire entreprendre au nouvel adepte des études particulières. Il est beaucoup plus simple de penser que quelqu’un l’avait informé du fait qu’il y avait un prêtre savant dans l’ordre et qu’il avait simplement autorisé l’activité avec la lettre autographe qui est arrivée en Provence

Cependant, son souci de l’hérésie et sa conviction que les chrétiens doivent suivre scrupuleusement les directives du Pontife sont authentiques et bien documentés, de sorte que l’idée de donner une formation culturelle aux nouveaux prédicateurs pourrait en être une dérivation directe. Rien de plus facile que le fait que, précisément parce qu’il était jeune et ignorant des disputes italiennes, le prêtre portugais fut choisi par les dirigeants franciscains pour être le fer de lance de l’ordre naissant et que les directives de François lui furent appliquées sans aucun intérêt direct de la part du mystique, qui vivait alors dans une solitude totale.

Ce qui est certain, c’est que rarement une « carrière brillante » comme celle de ce saint aura été accompagnée d’une humilité plus convaincue.

Son culte se répandit surtout après la Contre-Réforme, lorsque l’image du saint avec l’enfant sacré dans ses bras apparut rassurante à l’Église, choquée par les protestations de Luther et craignant de paraître païenne et frivole à cause de l’usage contesté de la peinture et de la sculpture dans les lieux sacrés.

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